Kara : les leçons d’une émeute

La ville de Kara était en ébullition ce lundi 28 août et l’ambiance était presque à l’émeute . Certains togolais qui ont vu les images diffusées par la télévision togolaise (TVT) relayées ensuite par la deuxième chaîne (TV2), montrant le commissariat saccagé, les pneus enflammés et les barricades dressées, ont cru que les jeunes de Bè (fief de l’opposition) se sont encore révoltés. Il a fallu mettre du temps pour s’en convaincre que la scène se passe à Gnassingrad.
Tout a commencé par l’assassinat d’un propriétaire de taxi-moto par un client. La rumeur a fait état de ce que l’assassin appréhendé par les forces de l’ordre, se trouvait au commissariat de la ville. Du coup, les jeunes organisés en bande ont pris d’assaut le commissariat qu’ils ont saccagé du fond en comble. L’inamovible préfet de cette ville estime que cette manifestation est le résultat d’un montage.
Mais à l’analyse des faits, cette émeute, n’est rien d’autre que le résultat d’un échec de règne, de toutes les frustrations accumulées par la jeunesse de cette localité depuis des années. En effet pour ceux qui ont l’habitude de se rendre au nord du Togo, ils auront pu se rendre compte de la misère qui sévit dans cette ville abandonnée à elle même par le régime Eyadema et fils. Les routes asphaltées de la ville peuvent être comptées au bout des doigts, celles qui existent sont régulièrement replâtrées. Manque chronique d’infrastructures d’épanouissement de la jeunesse. Après plus de 40 ans au pouvoir, la ville natale de feu Eyadema ne comptait jusqu’en 2000 qu’un seul lycée où s’entassaient les élèves. Les fonds débloqués pour la construction d’un second lycée dans le quartier de Lama Feing se sont évaporés dans la nature et les briques fabriquées sur le chantier ont été dérobé . Faute de cadre approprié, ce second lycée créé dans la nature, a élu domicile dans les anciens locaux délabrés de la DRDR (Direction Régionale du Développement Rural) en face du palais des congrès. Le développement de cette ville n’a jamais été une préoccupation du régime Eyadema. Il est remarquable de constater le soir, que la ville baigne dans une obscurité totale. Il y’a longtemps que les rares lampadaires de cette ville, ne brillent plus. L’immeuble du centre culturel de la ville en construction en face de l’hôtel Kara n’a jamais été achevé, il est d’ailleurs en ruine. Une usine de textile, à l’image de celle de Datcha avait été installée dans la ville ; elle n’a jamais fonctionnée en plein temps. Récemment des terrains ont été arrachés manu militari aux habitants pour la construction d’une usine de mèche, à l’entrée sud de la ville ; cette usine n’a jamais ouverte ses portes jusqu’à aujourd’hui. Aucune politique de développement viable n’a jamais été mise sur pied pour cette localité. Tout ce qui a été fait, était sur le coup du hasard et de l’improvisation. D’ailleurs les habitants affirment que le timonier de son vivant venait rarement dans la ville. Il a pris soin de construire son prestigieux palais des congrès à la sortie nord de la ville, évitant ainsi d’introduire ses hôtes de marques dans une ville où la pauvreté est visible partout. Le parcours préféré du dictateur se limitait de Niamtougou à Pya et de Pya au palais de congrès de Kara donc hors de la ville. Il ne se servait des populations que pour l’animation politique ou des danses folkloriques en l’honneur de ses invités. Ainsi Eyadema a passé 38 années au pouvoir à distribuer de l’argent, au lieu de créer de véritables entreprises pourvoyeur d’emploi pour la jeunesse de sa région. Et comme tout cela ne suffisait pas, le colonel Ernest Gnassinbgé l’autre rejeton du père aujourd’hui grabataire, jadis autoproclamé gouverneur du nord, véritable potentat de province, régnait sur cette ville d’une main de fer. Il se livrait à cœur joie à toutes sortes de brimades et d’exactions sur la population. L’enceinte du camp Landja dont il avait le commandement était le lieu de prédilection des corvées et tortures.
Dans cette précarité généralisée, délibérément entretenu pour appauvrir et instrumentaliser davantage les habitants, les jeunes n’ont qu’une solution quitter cette ville. Ceux qui ont des proches parents dans la capitale y débarquent pour chercher des petits boulots ( docker, planton, gardiennage etc..) , d’autres sans véritable point de chute, prennent d’assaut les « squattes africains » de la capitale. Il suffit de faire un tour à Adéwui, aux abords du campus, à Bè-Klikamé, Agbalépédo et Agoè-Nyivé pour constater les habitations d’infortune dans lesquelles se retrouvent nos frères de la région de Kara. Le « tchouk » la boisson locale coule à flot dans ces lieux, et la viande du chien bien servie. Pour d’autres jeunes qui ont le goût de la terre, ils se délocalisent dans les régions centrales et surtout dans la régions des plateaux pour cultiver des terres. Ceux qui n’ont nulle part où aller puisque tous, ne peuvent pas être enrôlés dans l’armée, sont obligés de rester dans la ville de Kara où ils tirent la bête par la queue en faisant du Zémidjan. Ces derniers ne sont pas à l’abri des rackets quotidiens des policiers le jour et des militaires la nuit. L’ambiance à un moment donné est devenu presque intenable dans cette partie du Togo. Et pour compliquer les choses, la ville de Kara est devenue le centre d’un véritable litige foncier. Les Lama affirment être les vrais propriétaires de la ville, les Bohou et les gens de Pya installés un peu plus au nord en réclament la paternité et enfin les Tem affirment être les vrais propriétaires de la partie sud de la ville c’est à dire au delà de la rivière Kara.
La question de savoir qu’après plus de 40 ans de règne qu’ont fait les riches cadres de cette région pour la jeunesse? rien, absolument rien s’exclamait un jeune révolté. C’est une évidence dans ce pays qu’après plus de 40 ans au pouvoir, on assiste à une remarquable embourgeoisement des cadres de cette ville qui occupent la presque totalité des fonctions juteuses civiles ou militaires de ce pays. Ils ont amassé des milliards qu’ils utilisent dans la construction de somptueuses villas à Lomé et dans l’achat de luxueuses voitures 4x4. lors des dernières festivités Evala, les jeunes étaient sidérés de voir le nombre impressionnant de ces voitures de luxe qui ont envahi la ville. Ces cadres ne se déplacent dans leur ville ou village natale que lors d’un décès, pendant les évala ou enfin lors de l’accueil d’un hôte par le chef de l’Etat . En ces différentes occasions ils se déplacent soit avec leur maîtresse ou ont recours à des filles de la ville pour des parties de jambe, dans les nombreux hôtels et chambres de passage qui poussent comme des champignons. Et cela ne va pas sans conséquence ; le taux de prévalence du VIH /sida connaît depuis un certain temps une augmentation inquiétante selon les spécialistes. Voilà ce que le pouvoir RPT a fait de la jeunesse togolaise en générale et celle de Kara en particulier. Les slogans du genre
« aucun sacrifice n’est trop grand quand il s’agit de la jeunesse » n’ont été que de vains mots.
La sortie musclée des « évalo » le lundi 28 août dans les rues de Kara, non pas pour se donner à coeur joie à ce somptueux exercice qu’est la lutte traditionnelle, mais cette fois-ci pour s’en prendre aux édifices publics, sonne comme un avertissement non seulement à ceux qui tiennent le pouvoir depuis plus de 40 ans mais aussi aux cadres de cette région. Au lieu de parler de manipulation ou montage comme le préfet de la kozah s’est empressé de le faire, les riches barons de cette localité doivent sérieusement réfléchir sur l’épineuse question de développement de la localité en investissant leurs milliards volés dans des PMI/ PME en vue de résorber le chômage auquel la majorité de la jeunesse fait face.
Dans tous les cas, le message à travers cette émeute est clair ; les habitants de la ville de Kara ne sont plus prêts à se satisfaire des maigres billets de banque distribués dans la foulé après les festivités d’évala mais ils veulent des meilleures conditions de vie. Les tristes événements de Kara viennent rappeler à tout le monde que ce n’est pas seulement à Lomé, Sokodé, Atakpamé, Tsévié, Aneho Kpalimé etc… que les jeunes peuvent brûler et défier le pouvoir mais on peut le faire partout au Togo surtout quand il s’agit des questions de liberté, de démocratie et d’épanouissement de l’homme. Que ce soit au sud ou au nord le combat reste le même et les hommes aux idées anachroniques sont avertis.
(tultogo.com)