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09 octobre 2007
Liberté d’expression et de presse
LE QUESTIONNAIRE A L’ORIGINE D’UNE POLEMIQUE DESHENORANTE

« Où sommes-nous donc ?…L’homme a-t-il toujours eu sous les yeux, comme de nos jours, un monde (…) où la vertu est sans génie, et le génie sans honneur ; (…) où la conscience ne jette qu’une clarté douteuse sur les actions humaines ; où rien ne semble plus défendu, ni permis, ni honnête, ni honteux, ni vrai, ni faux ? »

Lorsque je me surprends à méditer, à l’instar d’autres togolais, les profondes motivations de ce qu’il est désormais convenu d’appeler “la lutte du peuple togolais pour l’avènement de la démocratie et de l’état de droit”, il m’apparaît évident que la liberté d’expression et d’opinion constitue à la fois le socle et la principale aspiration des sacrifices consentis à ce jour. Je reste persuadé que les propos même les plus inintéressants au regard de la sémantique, participent de la nécessaire confrontation des idées. Or justement, c’est notamment l’absence ou plutôt, le refus obstiné de cette dialectique fructueuse qui a transformé l’Afrique en une vaste terre de désolation où se niche le Togo, dont le peuple est enserré dans l’indigence matérielle et spirituelle que lui impose une certaine oligarchie.

Quel rapport avec la fange suscitée par l’ancien ministre François Boko à l’encontre de son pair et confrère Jean Dégli ? Est-il opportun voire pertinent de publier une tribune sur des insinuations, des accusations charriées par le nouvel outil de la mondialisation qu’est Internet ? Sommes-nous en présence d’un affrontement de deux personnalités profilées probes, ou y a-t-il manipulation ? Quel intérêt pour les togolais de s’informer sur cette affaire ?

En vérité, loin de cataloguer cette polémique dans une triviale rubrique des faits divers caractéristiques du microcosme politique togolais, je pense qu’elle est au contraire, révélatrice de la douloureuse appropriation de la démocratie dans ce qu’elle recèle de plus contraignant, à savoir rendre des comptes. Je l’entends dans son acception la plus large. Il s’agit d’une obligation qui incombe à tous ceux qui ont exercé ou postulent à être dépositaires d’une charge publique. En revanche, c’est également le droit dont jouit chaque individu lui permettant d’apporter son éclairage sur des actes qui lui sont imputables, ou sur des intentions objectivées qui lui sont prêtées. Il me semble indiqué pour une juste conduite de ma pensée, qu’il faut d’abord procéder à une analyse globale de la démarche de Me Dégli ; ensuite une collation des échanges épistolaires se révèle utile en vue d’en extirper des enseignements dont l’objet demeure la recherche du fin mot de ces accusations. Mais avant tout, un bref rappel afin de situer le contexte dans lequel se déroule cette affaire.

Rappel sommaire des faits
Dans un souci d’abstraction susceptible de servir de cadre à une réflexion dépassionnée, l’exposé des faits se fera sur le mode impersonnel. Ainsi donc, il ressort des circonstances qu’une personne, l’écrivain, dans son désir d’écrire un ouvrage dont l’objet est de relater puis analyser les événements, essentiellement d’ordre politique, qui ont émaillé la vie publique de son pays pendant une période circonscrite dans le temps et l’espace, sollicite un acteur, la personne ressource, ayant joué un rôle-clé dans lesdits événements. Et pour cause, la personne ressource dont il est question a été l’un des personnages centraux de l’épisode qui requiert la curiosité intellectuelle de l’écrivain. Pour ce faire, l’auteur de cet ouvrage politique en cours d’écriture cherche à entrer directement en contact avec la personne ressource. Mais rien n’y fit ! C’est alors qu’il lui expédie par le biais de deux courriers électroniques successifs, une série de questions. Douze (12) en tout, le questionnaire reprenait un certain nombre d’interrogations liées aux rôle et intentions prêtés à la personne ressource dès avant son entrée sur la scène politique jusqu’à son départ spectaculaire, mieux intrépide et sans aucun doute héroïque, et des affaires publiques et du pays. Sa vie étant grandement menacée.

En réponse au questionnaire, la personne ressource décide de rendre publiques les correspondances dont il était destinataire, le tout enrobé dans une logique de théorie du complot. L’écrivain serait dans cette conspiration, selon les allégations de la personne ressource (en l’occurrence son conseiller en communication faisant office de porte-parole) l’agent occulte et malicieux du clan familial et affairiste qui régente leur commune terre natale. Le synopsis serait incomplet s’il n’y est relevé l’attachement toute déontologique(sic !), d’un media à proposer une lecture bien particulière (évitons d’oser dire “ubuesque et tendancieux”) de cet échange épistolaire. Ceci étant, il advient de restituer avec une sobre objectivité, la démarche du président de Bâtir Le Togo .

En quoi la démarche de Jean Yaovi Dégli a-t-elle consisté ?
A l’image de l’écrivain en œuvre dans les éléments factuels précédemment développés, la démarche de l’ancien ministre du premier gouvernement de Transition peut être déclinée en deux (02) phases : le projet d’écrire un ouvrage d’une part, et la méthode de travail, de l’autre.

Le projet d’écriture Sous peine d’être rébarbatif, je pense qu’il convient de rappeler qu’écrire un livre constitue l’exercice d’une liberté fondamentale. La liberté d’expression qui revêt dans l’hypothèse de l’écrivain une forme particulière, s’émancipe de toute contrainte toutes les fois que le sujet ou le thème abordé ressort du domaine public. En projet d’écriture de son livre, l’écrivain en ce cas, n’est soumis à aucune espèce d’autorisation, qu’elle provienne des pouvoirs publics ou de sphères privées. La justification du projet de livre n’émerge, avant parution, que dans les rapports que l’écrivain entretient avec son éditeur. A la parution, l’avant-propos entre autres, lui permet de soumettre aux lecteurs les motivations qui ont impulsé la mise en œuvre du livre. A ce stade, Jean Dégli tout comme quelque auteur, n’a pas à obtenir de permission de M. Boko fût-il, le personnage central de l’histoire. Par ailleurs, mettre à la disposition du public des faits qui ont émaillé la vie politique du pays, qui plus est celui dont on est natif, est une pratique qui n’est pas exclusive à M. Dégli. De plus, l’agencement et la mise en cohérence des événements ont pour conséquence de mettre une lumière inédite sur leur compréhension. Un tel projet pour épouser la rigueur nécessaire à un ouvrage d’analyses, doit répondre à une méthode.

La méthode de travail Il faut dire qu’après lecture des courriers de M. Dégli mis en ligne, il apparaît que sa démarche recèle une double signification. D’une part, on peut dire que c’est presque un lieu commun que d’aller à la source collecter l’information. Quoi de plus normal que de se tourner vers la personne qui est censée détenir l’information principale. Cette attitude est essentielle dans la mesure où l’usage réservé à ces éléments d’information est fonction de la qualité de la matière première. En clair, plus la technique de travail permet d’assurer une proximité avec la vérité ou ce qui semble l’être, plus les développements qui en découleront pourront susciter un meilleur éclairage des événements. Cependant, il n’est pas acquis non plus que les acteurs interrogés sur leurs actions et propos mettent à disposition l’entièreté des informations ou encore que leurs réponses révèlent la réalité des faits. Pourtant, procéder ainsi répond à la méthode basique qui sied à toute investigation. D’autre part, poser des questions, toutes les questions, même celles qui pourraient s’apparenter à des rumeurs, s’inscrit dans une tradition d’un exclusif professionnalisme. En effet, le crédit accordé à un produit de l’esprit tel qu’un ouvrage de relation et d’analyse politique, ne tient pas seulement aux capacités intellectuelles et morales de son auteur. L’érudition personnelle n’exclut donc pas le respect de ce qu’on appelle dans le jargon journalistique, la source. Et respecter sa « source » consiste à recueillir sa version des faits. L’idéal se produit lorsqu’une seule et même personne présente le profil de source et d’acteur principal. Dès lors en ce cas, recueillir la lecture de ce précieux personnage, c’est faire montre de la simple déontologie.

Commentaire sur les correspondances échangées
De toutes les interventions connues à ce jour sur le sujet qui nous intéresse, il s’avère que peu aient eu à plancher sur le contenu des questions et réponses échangées. C’est pourquoi, on s’emploiera à dégager trois (03) pistes pour mener la réflexion. Ces axes d’étude recoupent le questionnaire de M. Dégli. Mais à dessein, je m’appesantirai surtout sur le questionnaire à l’origine de cette malheureuse polémique.

1- La modification constitutionnelle de décembre 2002
La Constitution dont le peuple togolais s’était doté lors du référendum de 1992 avait institué un régime politique libéral de type semi-présidentiel . Le rôle de la Chambre y était prépondérant. Pour une démocratie velléitaire comme la nôtre, d’aucuns pensaient que c’était un gage de respect du suffrage et de la volonté du peuple. Or ayons à l’esprit que le contexte de l’époque ne plaidait pas pour une autre vision des rapports de force au sein des institutions. La raison, s’il est besoin de la rappeler, c’était l’acharnement de l’ancien chef de l’Etat et de sa formation politique, le Rpt, à éluder toute forme de transparence dans la gestion des affaires publiques. Dans ces conditions, la modification de la Loi fondamentale dont l’un des points saillants était la suppression de la limitation du nombre de mandat du premier magistrat du pays, avait de quoi provoquer l’émoi chez les combattants de la liberté. Or, à cette époque, M. Boko officiait auprès du Garde des sceaux comme Conseiller juridique. On peut croire, rien n’est moins sûr, que la volonté de modifier la Constitution ne lui était pas inconnue. Secret de polichinelle ! Aussi, n’est-il pas hors propos de demander à M. Boko s’il n’y avait pas participé, et le cas échéant, son degré d’implication dans ce projet.

2- La succession du défunt Eyadema
A ce niveau, il faut reconnaître qu’il existe une certaine imprécision voire un flou dans l’attitude connue à ce jour de M. le Ministre de l’intérieur François Boko. Pour sa décharge, on peut dire que l’atmosphère de peur et d’insécurité qui prévalait à l’annonce du décès du Général Eyadema, n’était pas propice à une volte-face politique. Question non pas de stratégie, mais instinct de conservation oblige ! Cependant, il n’y eut pas un grand changement même à la suite de la succession à la hussarde opérée par M. Faure Gnassingbe et le sérail de son père. Et pourtant, le ministre de l’intérieur de l’époque n’a pas été prompt à réagir, surtout face à cette succession qualifiée de monarchique, inconstitutionnelle et inélégante du fils du père. Dès lors, questionner M. Boko sur son maintien dans l’équipe gouvernementale, à ce poste éminemment stratégique dans le système de répression, est-il si infamant ? Si on s’était offusqué du silence de l’ancien Premier ministre Edem Kodjo, a fortiori demander aujourd’hui à M. Boko d’être un peu plus explicite sur cet épisode est, ma foi, une chose qui tombe sous le sens.

3- La gestion des contestations populaires et la réunion décisive du 21 avril
Deux éléments majeurs concentrent l’attention à ce stade de l’examen, il s’agit de la responsabilité politique des répressions, et la réunion du 21 avril au soir. Concernant la paternité politique de la répression des manifestations des forces démocratiques, elle a été objectivement l’œuvre du ministre en charge du maintien de l’ordre et de la sécurité publics. Les communiqués publiés dans les media audiovisuels et la presse écrite au moment des faits révèlent la signature de l’ancien ministre Boko. Certes au Togo, pour ceux qui ont une expérience de ce pays, cela peut vouloir dire tout ou rien. Ainsi, les dénégations de l’ancien ministre de l’intérieur d’Eyadema devraient être étayées par les preuves (y compris les plus sommaires) de l’implication de M. Debbasch dans cet acte de faux en écriture publique orchestré au sommet de l’Etat. Et pour qui connaît l’œuvre pernicieuse du mercenaire français dans les manquements graves aux règles républicaines et de l’état de droit commis au Togo, il s’agit-là d’un véritable pain béni à la disposition des défenseurs des droits humains. Mais alors, pourquoi M. Boko se fend-il en simples dénonciations presque ingénues, de ces comportements punissables du plénipotentiaire de Lomé 2 ? Attend-il une heureuse opportunité ? Le mystère demeure entier…

Pour ce qui relève de la réunion tenue dans la nuit du 21 avril 2005, à savoir le jour J dans son jeune calendrier politique, il s’agit d’une révélation de premier ordre. Des détails apportés sur cette soirée aux allures de consistoire aux heures sombres de l’Eglise, apporteraient une tout autre lumière sur sa fracassante démission. C’est vrai que mieux vaut tard que jamais, mais tout observateur avisé resterait perplexe devant une attitude qui confine à la naïveté. Or, le parcours de M. Boko renseigne au contraire sur l’aguerrissement de l’ancien ministre de l’intérieur de feu Eyadema : N’est pas nommé qui veut, à un poste de souveraineté dans le régime Rpt !

Conclusion

Le piège à éviter dans la conduite d’une pensée dont l’objet principal est de s’interroger sur les ressorts d’une polémique politique, c’est de prendre fait et cause pour l’un ou l’autre des protagonistes. L’œuvre est d’autant plus délicate que la querelle met en jeu deux personnages estimables, du moins au jour où les faits ont été connus du public. Cependant, il est aisé de constater que l’initiateur de cette controverse, c’est la personne qui a jugé opportun de mettre au grand jour une adresse qui lui était personnellement destinée. Aussi, me suis-je posé LA question déterminante : « A qui profite le crime ? » En des termes plus profanes, pourquoi un simple questionnaire provoque-t-il une réaction aussi virulente et, visiblement inadéquate de la part d’un personnage public ? La question reste entière…

Bruxelles, le 26 septembre 2007
Josélito Kodjo MISSODEY
Si on veut la réconciliation, on ne doit pas revenir sans cesse sur ce qui nous a séparé...
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